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  • A. Piquion

Un, deux, trois....binaire ?


Les trumains, ils parlent. Leur relation au monde, à eux-mêmes, n'est pas immédiate. Elle est médiatisée par la parole. Voilà déjà du 3. On pourrait s'arrêter là. Nous sommes affectés de la parole. De cela découle la suite.

La différence sexuelle a toujours déjà fait question pour les trumains. Le fantasme de rejoindre l'autre sexe lui est consubstantiel, recouvrant l'impossible qu'elle nous impose. Je dis ici rejoindre car il faut se rappeler aux trois termes en présence : un sexe, l'autre, et leur différence. Trois termes. L'un, l'autre, et le lieu de leur relation, infranchissable, une zone si l'on veut, ici faite de leur différence (voir l'article c'est ce qui sépare qui rassemble).


Ainsi donc nous parlons. Cette qualité produit une conséquence au moins : il n'y a pas de complémentarité au pays des trumains. Toujours partout des écarts, des non-coïncidences, des ruptures. Les mots et les choses ne se correspondent pas. Les mots ne se correspondent pas entre eux non plus. La parole, c'est du discontinu. Partout du discontinu, du presque, de la boîterie, du bancal.

Et le sexe est justement affaire de discontinuité : le corps est découpé par le signifiant, cet évènement sensitif qui nous découpe de notre environnement, comme un emporte-pièce en pâtisserie, et nous condamne au sens. Il découpe, il fait "sexion", dira Lacan. (voir l'article Je ne vois pas le rapport (sexuel).


Le sexe, c'est donc une affaire de corps parlant. Et ça ne va pas. Ca ne coïncide pas. C'est du reste pour ça qu'il y a sexualité. Les sexualités, c'est ce qu'on a trouvé de pas si mal pour essayer de faire avec ce "ca ne va pas" qui fait le sexe. C'est aussi là qu'on trouve l'amour. Et malgré tout ça, ça ne va pas. Ca n'a jamais été parce que la différence sexuelle ne cesse de s'imposer alors même qu'elle est irreprésentable. Pas moyen de s'en faire une idée, de cette trouble-fête. On ne fait qu'en subir les conséquences. De l'autre sexe, on peut dire mille et une choses, se dire qu'il est mieux, moins bien, plus ceci, moins cela. Bref, on peut s'en donner mille représentations depuis le belvédère de notre propre sexe. Mais de la différence sexuelle elle-même, qu'en dire ? Et d'abord, d'où l'observer ? Il n'y a pas de position de surplomb embrassant les belvédères des deux sexes. (voir l'article tu es la lumière du monde)

Que dire alors de ce troisième terme, qui fait la relation des deux sexes et ne les fait pas coïncider ? (Au passage, l'impossibilité à coïncider signifie aussi l'impossibilité de les opposer l'un à l'autre. A bon entendeur.)


Car, si l'un et l'autre sexe ne coïncident pas, ils ne se complètent pas davantage. S'ils sont en relation, c'est seulement par leur différence. Et elle est irréductible. Si elle était réductible, si on pouvait la résorber, il pourrait ne pas y avoir de différence sexuelle. Il y aurait adéquation, complémentarité, unité des corps, jouissance commune et unifiante. On pourrait dire le vrai sur le vrai. Les mots feraient mouche. Il n'y aurait même pas besoin de parler : on se contenterait des énoncés d'un code, garanti, à chaque signifiant son signifié, intangible, immanquable. D'ailleurs, il n'y aurait pas eu de parole du tout.

Si la différence sexuelle était réductible, il y aurait non-discontinuité, contiguïté. Les deux morceaux complémentaires du puzzle humain seraient enfin coïncidents, réunis en une totalité complète et immobile.

Il n'y aurait pas de sexe.

On échangerait de l'information, on la maitriserait, on la traiterait, et on se reproduirait. Rideau.


Seulement voilà, il y a du corps parlant dans tout ça. Et dire qu'un corps est sexué est un pléonasme : le corps est produit par la section du signifiant. Il parle, jouit de cette discontinuité et cette section le sexue, produisant au passage un sujet.

Face à cette énigme, à ce mystère aussi (celui de la jouissance du corps parlant), deux impasses, homme et femme. Deux façons de faire avec l'écart permanent qui nous sépare de nous-même et du monde, inhérent à notre condition humaine. Il tient à la parole...

La différence sexuelle, qui est la figure fondamentale de cet écart, est réelle (le réel n'étant pas la réalité). Et il n'y a là besoin de personne : j'éprouve, seul aussi, un écart d'avec moi-même. Je ne me corresponds pas. Bref, avec le sexe, ça n'en finit pas de ne pas aller. La différence sexuelle insiste. Elle revient, toujours à la même place, et ceci pour les deux sexes. Dire qu'elle est une zone infranchissable, comme tout l'heure, est maintenant une erreur : on comprend qu'elle nous est inhérente, constitutive. Elle est une limite interne aux trumains des deux sexes. C'est en cela qu'elle est infranchissable.

Troisième terme réel, sa permanence dénonce l'illusion d'un monde binaire. Il y a toujours déjà eu trois termes. "Pas 2 sans 3" signifie aussi qu'il faut passer par du 1 au 3 pour accéder au 2. Un et un font deux par leur relation, qui est un troisième terme. C'est lui, le 3, qui humanise. Il ne peut donc pas y avoir de binaire pour les trumains. Comment, en conséquence, y aurait-il du non-binaire ?


Il faut certes savoir entendre la souffrance psychique d'un sujet dont la relation avec la vérité du corps parlant s'est abîmée. Et c'est un long travail de désaliénation que le sujet souvent regimbera à mener tant le discours qu'il l'a agi l'aura aussi malmené.

Car elles sont tenaces, les croyances idéologiques intéressées du discours capitaliste (qui est le discours dominant). Elles embarquent des sujets qui, après s'être auto-fondés sont aujourd'hui promus "auto-déterminés" au point de prétendre choisir leurs sexes. Et pour cause : le discours capitaliste vise une éradication du sujet du désir, seul capable de reconnaitre sa propre structure et le vide qui lui fait noyau, ce dont il fait le lieu de sa responsabilité. C'est un lieu de désaliénation et de reconnaissance, préambule à un véritable collectif. Pas de sujet sans corps, pas de corps sans le réel insondable de la différence sexuellle et son irréductibilité. Or le discours capitaliste ne veut pas du collectif. Encore moins d'un collectif de sujets désaliénés, seul collectif véritable. Il veut des divisions, des oppositions, fussent-elles en toc. Homme contre femme, pauvre contre riche, noir contre blanc, vieux contre jeune, pour ou contre. Une société atomisée avec le concours complice (et nécessaire) de quelques états (les bien-nommés). Le discours capitaliste flatte un individu qui croit au complet, au plein (de lui-même), en lui vendant le projet d'un monde adéquat à ses jouissances.

Sa finalité est aussi son moyen : évacuer la dimension du sujet, inévitablement subversive, en faisant du corps un objet maîtrisé, contrôlé, quitte à l'essentialiser. Ça rappelle quelque chose, non ?


Grâce au technologisme, à sa promesse d'une complémentarité enfin recouvrée, d'une juste adéquation, avec l'appui d'une novlangue positive et bienveillante, la mort et le sexe ne compteraient plus parmi les impasses du corps parlant, aplati aux deux dimensions de ses écrans de contrôle. Ok ou quitter.


Dans ce monde binaire, il va de soi qu'il en sera aussi fini des "choses de l'amour".

Heureusement, avec le vague seing de nos autorités, Big Whatever vous inocule désormais les énoncés de ses codes génétiques et hormonaux. Pour votre plus grand Bien.



Merci pour votre intérêt !

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