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  • Photo du rédacteurA. Piquion

Moshe qui se trouve moche

Moshe se trouve fort laid. Et il a raison. Il est moche. Moshe est moche. D’une laideur à ses yeux telle qu’il envisage de modifier définitivement son apparence. Après tout…puisque c’est possible. La totalité de son épargne, patiente et méticuleuse, est donc investie dans une opération chirurgicale. Une fois les hématomes résorbés, Moshe arbore en pleine rue, aux yeux de tous, la nouvelle bobine que les canons du temps lui ont cousue quand, soudainement, un camion le fauche. Moshe meurt sur le coup.

S’adressant alors à son dieu :

« Tu parles, oui…tu te rends pas compte…moi qui allait commencer une nouvelle vie….avec ma nouvelle tête…et toi, toi, vlan ! comme ça !…l’air de rien… »

« Moshe ? c’est toi ? ben dis donc, j’t’avais pas reconnu… »

 

Nous avions laissé Moshe avec son voisin Salomon, tout deux fardés d'un il-n'y-a-pas qu'ils se refilaient, un il-n'y-a-pas qui gît au coeur de notre condition, que nous héritons et devons transmettre. Le il-n'y-a-pas qui nous fait parler.


Ici, c’est justement à sa parole, et à sa parole seulement, que son dieu, un dieu qui parle, reconnaît Moshe. Et nous nous aussi, c’est à cela que nous le reconnaitrions, quelle que soit sa tronche.


Car on a beau changer d’image ou de nom (image acoustique), qu’il soit propre ou commun, on a beau croire au changement de peau, on ne change pas d’énonciation. La parole, ce déjà-là qui nous traverse, est matière, et ses premiers éclats ravinent le corps de sillons indélébiles. Jouir de la parole, c’est d’abord être joui par la parole. Et on ne se défait pas de la trace de cette morsure inaugurale, celle des premiers signifiants (la « lalangue » de Lacan), façon de dire qu’on ne change pas de corps.


Dès lors, chacun est reconnu à sa parole parce qu’elle vibre un corps, ce corps-là, en causant un sujet, ce sujet-là. Le sujet est causé. Il est dans l'acte de l'énonciation même. Il est, non pas ce qui est dit, mais le souffle du dire avant qu’il ne s’évente dans le dit des énoncés. Un souffle. Anima. Il est, non pas le petit je qui parle (le moi), mais ce qui parle, un Je dont la trace se trouve seulement dans l'acte de dire. Voilà une première boucle impossible, figure du réel : parlant, le sujet est toujours d'abord parlé par une parole qui le cause en même temps qu'il la produit. « Le sujet parlant est parlé et c’est par là qu’il s’appréhende » (Lacan).

Et avec ça, il a du mal, Moshe. Les formes passives, c'est pas trop son truc. Il s'en trouve amoché. Moshe, lui, il agit. Enfin, en attendant, il s'accroche aux branches de son sentiment d'existence.


Il faut dire que se reconnaître sujet de la parole, c’est se reconnaître assujetti à ses lois, causé par la discontinuité vibrante de sa « motérialité » (Lacan). Il n’y aura de subjectivité véritable qu’au prix de la reconnaissance de cet assujettissement-là. Ça lui semble cher payé, à Moshe. Mais c’est ainsi, de part et d’autre du sujet, que se conquiert notre humanité. Car elle est toujours à venir, en attente de son propre avènement, de sa propre réalisation, toujours à l'horizon. Au fond, il faudrait dire à Moshe qu'être humain, c'est conquérir son humanité. Elle suppose le renoncement à une totalisation qui a toujours déjà miroité pour les humains alors qu’ils ne l’ont jamais connue : la parole, ça coupe, ça découpe, ça fissure. Ça ne boucle pas.

Au Sinaï pourtant, son dieu avait prévenu. Eyhe asher eyhe. Je suis ce que Je suis (est). La boucle reste à jamais ouverte. La parole ne se dira pas elle-même. Elle s'organise autour d'un innommable, figure du Réel (Lacan), dont la tradition de Moshe fait, entre autres, un imprononçable (Ashem). La parole fait la Loi : pas de totalité accessible aux parlants. Dura lex, sed lex.


C’est à ça qu'on les reconnaît, les humains. Et c’est à cette reconnaissance que Moshe a manqué.


Seul le Moshe-sujet-de-la-parole pouvait être reconnu, un Moshe qui sait que son histoire, quel qu'en soit le cours, trouve son origine insondable et irréductible dans sa rencontre avec la parole, une rencontre qu’il n’a pas choisie, avec laquelle il s'est cependant réconcilié.


Mais en se confondant avec le sujet de la grammaire, le petit je, Moshe s’est aboli dans ses propres énoncés (je suis moche - je suis beau). Il s’est fait complice et captif de leurs significations, ces moments arrêtés du sens, univoques, statiques, faisant croire à une réalité saisissable et suffisante. Ne voulant pas savoir qu’il était sujet du désir, causé par la parole, Moshe s’est fait sujet à la jouissance, causé par lui-même. (Moshe n'aime pas les formes passives, mais il adore la forme réfléchie, celle qui fait retour sur soi.)

Refusant de sacrifier à sa condition d’être parlant, c’est à un Autre imaginaire que Moshe se sacrifie pour donner consistance à sa croyance, celle d’être tout entier dans l'image saisissable qu'il veut se choisir. Moshe veut croire aux retrouvailles de son être. Il voulait être une icône, il est devenu sa propre idole.


Il n’est pas loin en ce sens du sujet auto-déterminé, dont le fantasme à jamais contemporain accompagne l’humanité depuis….à vrai dire depuis toujours déjà. Il est à ce point constitutif de la condition humaine qu’il est devenu le motif de mythes lui aussi.

Pieter Brueghel l'Ancien - La Tour de Babel

Si bien qu'en somme, puisqu’il n'y a pas de remontée au premier matin de l’humanité, il ne peut pas y avoir non plus de retour au premier matin du sujet auto-déterminé. Ils vont de pair. (oui, de père). Cette tentation de se dire soi-même a toujours déjà été, elle aussi. Dire qu’il se donne tant de mal à être sa propre origine, ce sujet auto-déterminé. Un effort attendrissant s'il n'était pas si désastreux de conséquences.

Il est en son sens solidement encouragé par les lois d'un discours dominant faisant la promotion d'une dé-liaison des mots et du corps, prétendument émancipatrice. Dans cette partie de "qui perd, perd", tout y perd, et les mots, et les corps.

 

La parole est équivoque, ce que l'écrit jamais ne rendra. Elle ne sert pas à communiquer. Qui croit transmettre des informations ne parle pas. Elle est équivoque parce qu'elle convoque. Elle convoque le sujet. Celui qui est parlé.

« Avant de signifier quelque chose, une parole signifie pour quelqu’un » (Lacan)

Elle est adresse. Reconnaissance. La seule.

C'est au moment où il meurt à son image, passant à un au-delà de lui-même, que Moshe retrouve la parole. La sienne. Il s'en fait à nouveau - ou enfin - le sujet. C’est à cela qu’il est reconnu.


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