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  • Photo du rédacteurA. Piquion

Du reste


Pour l'exposition Du reste de Catherine Peillon

 

« Rien n’aura eu lieu que le lieu »

Stéphane Mallarmé

 

Discontinuité. Tel est notre lot. Nous sommes des êtres de discontinuité. Coupures, pointillés, irrégularités. De totalité, nulle part. De l’écart, partout. Au dehors des bords palpitants de ces segments, le lieu de leur différence, béance impossible à saisir, impossible à franchir, impossible à dire, réelle.

Les effets en seront toujours conjugués au futur antérieur. Cela aura été différent.

En réponse à ce fiasco, deux termes ainsi séparés en auront convoqué un troisième : leur relation.

Et sans nous demander notre avis. Comme nous le remarquons, nous n’apparaissons que dans la phrase suivante (la Logique est décidément impitoyable).

Depuis cette discontinuité, celle des qualités qui nous affectent, se tisse alors un réseau de relations dont nous nous emparons pour faire un monde. Il est imaginaire et suture les bords d’une blessure réelle dont nous ne voulons rien savoir.

Car de notre condition la coupure reste la marque. Du plein mythique quelque chose a chu, un reste, dont nous devons accepter la perte alors que ce reste, nous ne l’avons jamais possédé. Le renoncement à la totalité est la condition de notre humanisation. Au commencement était donc deux qualités…et leur relation en lieu et place de leur impossible rencontre. Création. Voici l’être parlant et son reste perdu. Et voici l’oeuvre et ses chutes.

 

Il aura bien fallu un prélèvement inaugural pour que se dégage, dans la compacité mythique première, la place d’un quelque chose, la possibilité-même d’un premier Lieu. Le reste, c’est la condition du Lieu.

 

Il n’y aura eu d’Homme qu’au prix de cette chute. Le sujet, celui de la parole, qui est aussi celui du désir, sera apparu dans l’écart que cette perte cause. Elle isole les corps. Elle taille les mots, les séparant des choses autant qu’elle les sépare entre eux. Cet écart, irréductible et permanent, est le Lieu de l’Homme. Car le sujet n’est pas fruit d’une relation. Il est la relation. Il est l’âme du Lieu.

 

Enroulée autour du vide laissée par ses chutes, l’oeuvre commémore l’apparition du Lieu primordial. C’est en cela qu’elle convoque un sujet. Car elle a la structure d’une parole, une parole arrêtée dans un cadre. Comme la parole, elle porte en elle l’empreinte du Lieu, de l’évidement qui aura fait sa possibilité autant que sa limite. Cette chute est perdue pour l’oeuvre. L’objet a chu hors du cadre. Il est inaccessible à nos sens. Ne reste que sa place. Il est indispensable à l’oeuvre qu’il ait chu, et il est nécessaire qu’il nous soit inaccessible, tombé hors-sens. Alors, comme la parole, l’oeuvre prendra corps, tant prendre corps, c’est ne pas être le reste.

 

Il n’y aura donc eu d’oeuvre qu’au prix d’un évidement, coups de gouge, traits, scansion, vers, contre-points et silences, tous descendants de l’entame mythique première. Célébrant ainsi ce qui a toujours déjà manqué, l’oeuvre, si elle en est une, se fait alors médiation. Elle médiatise la possibilité du Lieu.

Il se donnera peut-être à entendre dans son creux la résonance d’un autre sujet, causé par un autre corps, là-bas, de l’autre côté de l’oeuvre. Par le vide nécessaire qui la structure, l’oeuvre aura été, comme la parole, le lieu d’une reconnaissance. Celle de ceux qui auront consenti à perdre ce que nul n’a jamais possédé.


 

 

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