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Le rite

Photo du rédacteur: Jean-Roger Haendt
Jean-Roger Haendt
il y a 11 minutes
2 min de lecture

L’œil avait déjà fouillé la pièce avec une avidité dérangeante. Une fois la bouteille repérée, la braise retrouvait son ronron patient, une patte en appui, l’oreille dressée. Le bouchon finirait par sonner. Bulles et mousse avaient toutes les préférences. À leur bruit, il était difficile de dire ce qui tenait des larmes et de la salive. Il y avait bien quelques babioles à grignoter, en général assez chères. Elles donnaient l’occasion d’une mise en bouche qui prenait le tour d’une danse sacrale. Le corps entier était aimanté par l’horizon désormais promis d’une première gorgée. Rien du théâtre des bonnes familles n’y manquait. La vaisselle était choisie, la tenue travaillée, le ménage fait — par une employée. Les poses exhibaient les bijoux. Car il ne suffisait pas qu’une broche soit portée, qu’une montre luxueusement désinvolte pende au poignet. Il fallait que sa porteuse puisse se regarder la porter. Un arsenal de gestes contrôlait cheveux, cols et poignets. Une machinerie, frénétique et pendulaire. Soudain, sans que rien n’y prépare, rien d’autre que l’habitude, les cosses de pistache fusaient, rataient le bol, la mozzarella éclaboussait — putain merde ma robe — sous le coup trop pressant d’une petite fourchette à escargots. La mâchoire s’affolait, on se prenait à manger déjà la bouche ouverte. Les gressins à la truffe craquaient et asséchaient trop peu tout ce mouillé. Le frisson de la première gorgée approchait.

C’est lui qui servait. Ou quelqu’un d’autre, pourvu que ce ne soit pas elle. Parce que ça ne se faisait pas. Une femme du monde ne se sert pas à boire elle-même. Et puis — elle ne l’admettait certes pas — ses bonnes manières ne contenaient pas son empressement. Depuis trop longtemps, le vin n’était plus qu’une boisson à goulée, une eau de cascade, intarissable. Quand c’est elle qui versait, le verre se remplissait trop bruyamment, le goulot baisait trop tôt la coupe, le cul de la bouteille, pourtant allégée, retombait trop lourdement sur le délicat dessous de verre qui protégeait la nappe blanche des coulures. Merde passe-moi le sel, ça absorbe. Car ce rite avait son attirail. Tire-bouchon pneumatique, bague de goulot argent et velours rouge, ceinture de glace étaient les instruments de cette messe expresse.

C’est donc lui qui officiait. Quand ils recevaient, ou quand ils étaient invités — on comprend pourquoi l’un comme l’autre étaient devenus rares — un seul regard appuyé sur son verre vide commandait qu’il soit à nouveau rempli. Il arriva bientôt qu’il ne réponde plus à cet ordre muet. Pour l’heure, il versait encore dans la coupe l’hydromel d’une courte paix. Lèvres et langue n’avaient pas le temps de goûter l’approche de ce soleil liquide. Il tombait au fond de la gorge en une coulée froide qui avait déjà épuisé ses promesses.

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