Ex Nihilo #4 Vérité
- A. Piquion

- il y a 2 heures
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Pas-toute, la vérité - Davar - Silence
L’athéisme courant maintient coûte que coûte une figure de Dieu par le fait même de prétendre s’en passer. Dénier reste une façon de conserver et promouvoir ce que l’on prétend supprimer (Entre Verneinung freudienne et Aufhebung hégélienne).

Pour cerner l’athéisme véritable que révèle et permet la psychanalyse, Lacan s’est régulièrement penché sur le christianisme en le distinguant de son versant religieux, dont il fait une critique rigoureuse tout en annonçant le triomphe à venir de la religion. Elle est « increvable », comme en témoignent les cultes rendus aux énoncés propres à une époque. La nôtre n'en manque pas, et montre comme d'autres combien le religieux sait se déplacer.
Pour Lacan, la religion est régie par la structure du Discours Universitaire (universalisant). Elle est un système à produire du sens. Elle organise et ritualise les agencements qui donnent sens à ce qui n’en a pas (car il ne peut logiquement pas en avoir).
Implacable à l’égard de tels dispositifs, Lacan verra pourtant dans le christianisme premier le matériel logique d’une « vraie religion », ou encore « religion vraie ». Nouvelle formule qu’il faut encore prendre le temps d’entendre : vraie, non en raison d’une exactitude révélée, mais au nom de la place inédite qu’elle donne à la vérité. Il va de soi que l’exercice du pouvoir aura recouvert ces avancées logiques d’un ensemble articulé de croyances, laissant sa portée subversive refoulée (je ne veux pas le savoir, névrose), ou déniée (oui sauf en ce qui me concerne, perversion).
Pas-toute, la vérité
Au plan analytique, la Vérité n'a pas grand chose à voir non plus avec l'exactitude d'un énoncé. Elle n'est pas un contenu. Elle est un fait de parole, voire le fait de la parole, et ne peut donc que se dire toute. Elle ne peut que se "mi-dire". Pour Lacan, elle relève du pas-tout, registre de ce qui reste soustrait aux possibilités de dire. « La dire toute, c’est impossible matériellement : ce sont les mots qui y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité touche au Réel ».
Davar
« Je suis la Vérité » aura dit le Christ. Comme il le fait ailleurs, Lacan aurait sûrement traduit « Je est la vérité », entendant dans ce Je l’écho du sujet de l’énonciation, souffle qui plane, non plus entre Ciel et Terre au-dessus des eaux, mais entre deux mots. Ce qui pourrait n’être qu’une seule et même chose : il n’y a de création, de naissance subjective, qu’au prix d’une énonciation, Davar hébraïque, reconnaissance d’une discontinuité nécessaire à toute orientation de sens, à toute naissance.
Silence
« Je suis la Vérité » se situe dans cette région logique et trouve un écho dans la formulation de Lacan quand il fait parler la Vérité : « Moi, la vérité, je parle ». Corrélée à la parole, la Vérité en épouse aussi les limites : elle ne peut pas se dire toute et ne sera jamais que « mi-dite ». Elle procède d’une énonciation dont le sujet reste indicible. Il n’est pas le Je grammatical. Il s’apparente plutôt au souffle de ce qui dit Je, dont tout juste nous pouvons après-coup supposer le passage. Après avoir dit « Je suis la vérité », le Christ ne peut donc plus répondre à la question de Pilate « Qu’est-ce que la vérité ? ». Répondre à cette question reviendrait à pétrifier le Je de l’énonciation, souffle de vérité, dans l’énoncé figé d’une réponse. Il est impossible de répondre à cette question car ce Je-là est impossible à dire. Il peut seulement se déduire, il ne se repère qu'après-coup. Le silence retourné à Pilate ce jour-là est une expression mythique de cet impossible, de son aprés-coup épiphanique.
Par ses récits, le christianisme premier ne cesse de redire l'en-moins primordial, écart père de toute possible création, de toute possible naissance. Ses premiers mythes en actualisent la structure et les conséquences. La psychanalyse les dénude de leurs artifices imaginaires.



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