Ex Nihilo #2 Mort depuis toujours
- A. Piquion

- 23 janv.
- 4 min de lecture
Un dieu déjà castré - La beauté des dieux - Dieu mort - Mort depuis toujours - Supposé-savoir
Un dieu déjà castré

Le dieu du Buisson Ardent, celui de « Je suis ce que Je suis » (« Eye Asher Eye » que Lacan traduira « Je suis ce que Je est ») était déjà un dieu qui parlait. Il était déjà altéré par la discontinuité de la parole.
Par cette déclaration, il se reconnaissait pris dans la boucle toujours-déjà béante d’une parole qui ne peut pas se dire elle-même. Son Nom, imprononçable, est une autre figure de cet impossible. L’interdiction qui frappe sa prononciation est la facette imaginaire qui rend cet impossible acceptable : s’il est interdit de prononcer le Nom (que les juifs appellent Hashem, signifiant Le Nom), c’est bien que cette prononciation est envisageable. Et bien non. Ce Nom n’a pas de matérialité parce qu'il ne peut pas en avoir. Le Nom qui viendrait boucler la boucle de la parole n’existe pas. Le posséder, ce serait en finir avec la possibilité humaine, qui se fonde du manque, de l’écart. Nous cherchons en vain, et toujours, à donner à ce point une substance, une consistance, alors qu’il est précisément ce que, depuis notre balcon, nous ne pouvons pas voir, le point depuis lequel nous regardons, notre regard-même. Lacan serrera ce point sans substance par l'invention formelle de l'objet a.
La beauté des dieux
Les dieux des Grecs avaient déjà pris forme humaine. Ce corps était beauté, suprême limite qui préservait les hommes de s’aventurer vers son au-delà, vers le domaine des dieux. Une fonction limite du Beau, qui fascine, à savoir attire et fait horreur à la fois, un agencement dont nous ne pouvons ignorer avec effroi et révérence qu’il nous joue, lui et ses lois. Lacan rappelle la permanence de cette limite dans L’Éthique. Rilke fait lui aussi apparaître son au-delà : « Car le Beau n’est que le commencement du terrible… » Au-delà, le désir, indestructible, qui n’est pas sans relation avec ce que nous appelons destin. Nous devons en répondre alors que nous n’en sommes pas maîtres. Antigone et Œdipe sont deux protagonistes exemplaires de ce tragique.
Dieu mort
Un pas plus loin, le dieu chrétien ne reprend pas seulement l’apparence des hommes. Il en prend aussi la condition. Dieu était déjà mort à sa toute-puissance. Le Pantokrator (Tout-Pouvoir) s’était retiré pour laisser place (écart) à ce qui n’était pas lui. Le dieu de la Genèse était lui aussi un dieu qui parlait, affecté de la discontinuité créatrice de la parole.
En prenant corps, le dieu chrétien en finit certes avec les attributs du divin, mais il est maintenant marqué des finitudes humaines, celles du corps parlant, un corps fait par (et pour) la parole.
Pour ajouter encore à cette minoration, ce dieu, désormais manquant et mortel, s’incarne en un fils.
Or, il n’est de père qui n’ait été fils. Cette impossible remontée déplace la nature de l’origine humaine. En reformulant les mythes des origines, le premier christianisme rappelle que la génération humaine excède le biologique sur lequel néanmoins elle repose. Elle est un effet du discontinu qui nous affecte. Freud redira cette structure en inventant le mythe du Urvater, être tout-puissant, hors généalogie, gouverné par sa seule jouissance, dont le meurtre fonde la reconnaissance mutuelle des fils autour d'un impossible (la toute-jouissance du Urvater meurt avec lui).
Mort depuis toujours
Le dieu des origines était ainsi déjà manquant, s’étant évidé de lui-même pour laisser place à ce qui n’était pas lui. Kénose (du grec kenos, vide). La mort de Dieu était une façon de dire que le Dieu tout-puissant était mort à sa condition divine, qu'il avait été défait des attributs de la divinité. C'est à cela que ce dieu meurt. Lacan redouble cette mort en ajoutant que le dieu chrétien est « mort depuis toujours ». Pour être seulement mort, il eût fallu que ce dieu fût. C’est là la pointe : il ne fût pas. Ce dieu mort, dépourvu des attributs de la divinité, n’en fut jamais pourvu. Il a toujours-déjà été mort, toujours-déjà été déchu de sa divinité. C’est là sa seule possible condition. La marque humaine est celle du manque, de l’en-moins qui convoque les relations. Aucune relation n’apparaît dans une compacité où rien ne manque. La totalité est in-humaine, ce qui la rend convoitée. Après son meurtre, les fils n’accèdent pas à la toute-puissance du Urvater. Cette place, impossible aux Hommes, ne peut pas être investie et n’a jamais pu l’être, même par un dieu. Il est toujours-déjà mort, toujours-déjà destitué d’une toute-puissance... dont il n'a jamais joui. Il n’y a pas de toute-puissance envisageable par les humains, même pour l’attribuer à un dieu.
« Seigneur, Seigneur, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
L’au-delà est destitué.
« Les chrétiens ont horreur de ce qui leur a été révélé. Et ils ont bien raison »
Cette « mort depuis toujours » de Dieu est une formulation propre à Lacan pour dire la subversion du christianisme premier. Elle est une façon de dire combien l’éthique chrétienne en finit avec le religieux.
Pour éteindre le potentiel subversif politique d’un tel renversement, le christianisme aura été institué en religion, soutenant la croyance en une instance divine restituée dans sa puissance, dépositaire du vrai sur le vrai, un au-delà garant d’une totalité, d’un dessein, une intention organisatrice devant laquelle nous serions comptables, redevables… et pardonnables.
Mille et une figures prennent le relais de ce Grand Autre organisateur, intentionnel, protecteur, répressif, rédempteur. C’est aussi de cet Autre-là que la cure révèle l’inexistence. L’assomption de la castration passe certes par celle du sujet, mais c’est l’assomption de la castration de l’Autre qui marque le temps décisif d’une fin d’analyse.
Le langage nous joue de ficelles… que personne ne tire. Horreur.
« C’est pas le désir qui préside au savoir, c’est l’horreur ».
Supposé-savoir
Cette formulation d’un dieu « mort depuis toujours » est une première façon d’en finir avec un sujet-supposé-savoir dont Dieu, même mort, serait une forme suprême, un sujet (une intention) corrélé à un savoir complet dont il disposerait. L’expérience analytique montre qu’il n’en est rien. Le sujet n’est pas maître d’un savoir. Il est assujetti à un savoir qui le détermine à son insu. Unbewusst. Nom de naissance de l’Inconscient freudien. C’est là encore dans le langage que l’existence humaine trouve son creuset, et nulle part ailleurs.
« Dieu est inconscient » sera pour Lacan la vraie formule de l’athéisme. « Seule la psychanalyse peut faire un athée viable, c’est-à-dire quelqu’un qui ne se contredise pas à tout bout de champ ».
À suivre.



Merci pour ce post qui a éclairé pour moi plusieurs choses (je viens de comprendre " l'une-bévue"-l'Unbewusst).