Les charmes de la catéchèse #2

Dernière mise à jour : 13 oct.
Ne pas céder et bien-dire.

Après l'analyste qui "ne s'autorise que de lui-même", "ne pas céder sur son désir" est un autre slogan des petits catéchismes psychanalytiques.
Isoler cette expression permet, c'est vrai, un petit arrangement : confondre son désir et ses envies. "Ne pas céder sur son désir" devient alors "ne rien céder à la réalisation de ses envies".
Mais le moment d’élaboration auquel cette bribe est arrachée, qui vient après un long commentaire de l’Antigone de Sophocle par Lacan, traduit une éthique analytique rigoureusement contraire à cette (lucrative) incitation.
« Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. » Jacques Lacan - L'éthique de la psychanalyse
Sa forme impersonnelle devrait suffire à alerter. Il ne s’agit pas de ton désir, ni du mien, mais du désir en tant que l’être parlant y est assujetti. Il est mouvement, et se laisse seulement déduire par la trajectoire qu’il aura causée. C’est dans le rétroviseur que ce On pourra voir quel aura été son désir. Il y attrapera qu'il ne se décrète pas. Contrairement aux désirs de tous les jours, qui sont des souhaits, des envies, des projets. Eux jettent leur dévolu sur des objets. Les objets de vos désirs sont posés devant vous, accessibles, convoitables, mesurables. L'objet qui cause votre désir, lui, est en-dessous, voilé, immatériel, à la fois soustrait et déduit. Il est de l'ordre d'un quelque chose qui mobilise et opère pour chacun alors que personne ne l'a jamais possédé. Pour pouvoir en parler, Lacan l'a appelé objet a. Il est ce qui ne cesse de ne pouvoir se dire, et nous fait pourtant parler. Il cause le désir.
Lacan rappelle dès ses premiers séminaires sur les approches techniques de Freud que le temps de l’Inconscient ne peut être que le futur antérieur. Avoir désiré. Tu sauras quel aura été ton désir. Un futur qui concerne une antériorité. Un devant-soi repérable une fois qu'il est advenu, une fois qu'il est passé derrière. Si bien que céder sur son désir ne peut se conjuguer qu’au passé lui aussi. Avoir cédé sur son désir.
Quand On a cédé sur son désir, On a refusé l’une des dimensions de son humanité, celle du manque, nom du vide qui structure la parole et affecte le corps parlant depuis le fond des âges. On a cédé à une jouissance illusoire. C’est là que gît la seule possible culpabilité, la seule qui tienne, la seule qui vaille. C'est aussi la seule qui fédère.
De ce vide qui tient la parole naît la possibilité-même du mouvement. Le désir est ce mouvement. Il est un fait de langage que nous avons incorporé. Langage incorporé est un autre nom de parole. L'arrêt de ce mouvement signifie la mort, celle du sujet, autant que celle, pas plus redoutable, qui marque la fin de la vie. Seule la mort assure une pleine correspondance des mots et des choses. Alors seulement nous nous correspondons. C’est cette pleine adéquation que vise le désir, et c’est en cela qu’il est corrélé à la mort. C’est en cela aussi qu’il insistera jusqu’au bout. Il est "indestructible" ("unzerstörbarer Wunsch" dit Freud dans la Traumdeutung).
Dire que le désir s’incarne serait déjà trop dire. Il n’est pas substantiel. Il est une négativité, quelque chose dont nous repérons la trace sans le voir jamais. Ce qui s’incarne, c’est bien plus un défaut de jouissance qui laisse un trou dans la raquette de la satisfaction. Autour de ce trou, s'organise donc un mouvement. Il ne cesse pas. Il emmène le sujet au fil d'une parole qui se découvre à mesure qu’elle se déploie. Dire que le sujet est parlé par sa parole, c'est dire qu'il est signifié par un défilé qui lui fait la loi. C'est une autre façon d’essayer de dire ce qu’il en est du désir.
Se présente là un autre détournement de catéchèse : celui du bien-dire.
L'éthique psychanalytique est en effet une éthique du bien-dire. Ce bien-dire n’est pas à chercher du côté des belles phrases, encore moins du côté du dire juste. Il sait qu'il rate. Il accepte de tourner autour du trou de la raquette sans jamais tenter de le recoudre, le cerner sans essayer de le boucher.
Le bien-dire sait qu'il nait de la perte de jouissance qu'il cause...
En ce lieu peut advenir le sujet, parlé par une parole qui le précède, qu'il acceptera sienne.
Wo Es war, soll Ich werden.
L’éthique du bien-dire est ainsi celle qui reconnait dans le dire le seul bien qui vaille, la seule valeur qui puisse circuler. Le rien qui fait le coeur du dire en fait une monnaie infalsifiable.
Il est le bien qui « permet l’accès au désir » et maintient son ouverture. Ainsi de la parole qui en est une.
S’en déduira la position du héros, qui est celui qui peut être trahi impunément. Il ne plie pas. Il ne laisse pas le "service des biens" suturer la béance qui soutient sa parole. Il ne cède pas sur son désir.
« Faire les choses au nom du bien, et plus encore au nom du bien de l’autre, voilà qui est bien loin de nous mettre à l’abri non seulement de la culpabilité mais de toutes sortes de catastrophes intérieures (...) »
Jacques Lacan - L'éthique de la psychanalyse


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