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  • A. Piquion

Irresponsabilité et fausse culpabilité du "j'ai la chance de... "

Février 2022


" Je suis contrebassiste. J’ai la chance de faire ce métier. C'est un métier-passion."

On entend rarement un chirurgien parler du métier-passion dont il a la chance de vivre. Mais on est tenté d’entendre dans la chance de l’artiste qui vit d’un métier-passion l’aveu d’un bénéfice doublement coupable, celui de la satisfaction déjà honteuse d’un loisir pour lequel on serait, par-dessus le marché, rémunéré. Cet habillage signe l’idéologie néolibérale, expression actuelle de ce que Lacan a appelé Discours Capitaliste. Un prochain article y sera consacré. Il suffit de dire pour le moment que cette phrase, apparemment frappée au coin d’une béate sincérité, cristallise de ce discours certains traits distinctifs : l’instrumentalisation du langage, la satisfaction érigée en valeur d'échange, un sentiment de culpabilité de circonstance, aussi commode qu’imaginaire. Il ne faut pas perdre de vue que le sujet est tenu par un Discours bien plus qu’il ne le tient. Il y est pris, comme un fil est pris dans la trame d’un tissu. Ceci, comme on le verra, ne le dédouane pas de sa responsabilité.



Métier-passion


Qu’il soit passionnant d’exercer un métier est souvent heureux. Que son exercice repose sur une discipline passionnante est tout aussi bienvenu. Mais la passion, cette implication paradoxale, statique et intensément passive, reste un privilège (parfois jalousé) de la pratique amateur. Nos pratiques reposent bien sûr un savoir éprouvé, celui des lois qui régissent la matière qui s’y rencontre. Mais on sait ici que l’éprouvé ne peut se dire lui-même. Nous heurtant à notre limite langagière (un nom du Réel), il promet cependant la satisfaction luxueusement illusoire d’en combler la faille. Nous tombons dans le panneau d’un éprouvé qui, ne pouvant se dire lui-même, prétend combler sa propre incomplétude en nous consumant de son ardente flamme. Combler, telle est la brûlante promesse de la passion. Ce piège, le métier l’évite. Il sait que l’éprouvé échappera toujours à la symbolisation adéquate, au juste mot, et qu’il est, de cette impossibilité-même, un abîme fascinant et hypnotique qui nous aspire. Le métier ne tourne pas le dos à cette intensité mais cerne le trou dont elle jaillit. Il dresse autour d’elle l’arsenal symbolique qui donnera à chaque sujet les coordonnées de son savoir-faire, la capacité de s’en approcher sans s’y laisser prendre, accroché au mât de sa discipline. Car le langage et de sa propre limite convoquent un sujet, mobile, celui du désir.

Bref, s’il y a passion (et on verra que passion il y a), on voit d’ici que métier-passion est un oxymore aussi spectaculaire que "individualisme de masse", "distanciation sociale" ou "égalité des chances".



A propos de chance


Pour ce qui en est de la chance justement, celle du "Trop de chance ! ", elle n’a pas grand chose à faire dans tout ça. Y insister soulignerait un caractère d’élection, gênant tant on sait qu’il est porteur d'une exclusion communautaire que "j'ai la chance de" prétend justement contourner avec l’aide du hasard. Mais on ne nait pas artiste. On y travaille. S’en remettre ainsi à la chance, c’est remettre les choses dans les mains d’une instance toute-puissante (faire exister un grand Autre, pour le dire en terme lacanien), dont le secret stratagème nous aurait conduit, passif et docile, à bénéficier d’un traitement de faveur que nous n’avons pas demandé. "J'ai la chance de" revient, secrètement, et non sans gêne, à "j’ai été choisi, pas vous, mais je n’y suis pour rien".


Responsable


L’expérience psychanalytique conduit pourtant à constater que chaque sujet est toujours responsable de sa propre position…même quand elle lui semble favorable. Qu’une trajectoire soit infléchie d’indécidable est tout à fait certain. C’est une figure du Réel lacanien. On peut même, sans grandiloquence, parler de destin. Il n’est pas sans relation avec la singularité de chaque corps parlant, qui porte l’empreinte du langage d’une façon radicalement inédite, imprévisible, heur indicible au point que la singularité se méconnait elle-même. Elle s’appréhende seulement à ses effets : la position du sujet résulte toujours d’un désir, fût-ce le désir de satisfaire celui d’un autre. Quoiqu’il en dise, le sujet y est toujours engagé. Il y répond autant qu’il en répond. Il en est responsable.



Endetté


Notre statut d’être parlant (notion introduite par Kojève que Lacan emmènera vers le parlêtre) est en effet celui d’un sujet responsable. Nous sommes légataires d’un lot : le langage et son incorporation qu’est la parole, dont nous sommes les sujets. Des légataires assujettis. De ce leg, nous sommes comptables : nous le recevons et le transmettons. Nous en sommes responsables. Nous en répondons. C’est un paradoxe insurmontable : nous devons répondre de ce qui nous précède, qui nous assujettit, que nous n’avons pas choisi, et que nous sommes en charge de transmettre. Tu parles !… Mais tout insurmontable qu’il reste, ce paradoxe, autre visage du Réel, est bien celui de notre condition. Notre qualité d’être parlant nous institue héritier qui n’a rien demandé autant que transmetteur qui doit répondre de ce qui le précède depuis toujours. Héritiers de la parole, nous sommes porteurs d’une dette que nous n’avons pas contractée. Cette dette à l’endroit du symbolique n’a donc aucun créancier, autre façon de dire qu’elle n’est pas remboursable. Elle ne demande pas à être remboursée. Elle demande d'être endossée. Elle est au lieu de notre responsabilité. Endosser cette dette, c'est endosser notre responsabilité, celle de transmettre la parole que nous avons reçue, c'est à dire de transmettre cette dette symbolique elle-même, impayable. Avec elle se transmet l’insaisissable du sujet que la parole abrite, lieu-même de notre humanité. Apparaît en filigrane depuis quelques lignes une allusion : le peuple élu n’a pas été choisi pour avoir la chance d'un privilège mais pour porter une responsabilité.



Culpabilité….trop tard.

On pourrait s’attarder sur une célèbre phrase de Lacan, apparue dans la septième année de son séminaire (L’éthique de la psychanalyse). "Je propose que la seule chose dont on peut être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir". De très commodes interprétations font de cette citation la justification de tout et n’importe quoi pour "faire ou obtenir ce dont on a envie". Mais c’est sur le désir que porte l’accent, pas sur son objet. Et pour cause, puisque le désir, rejeton de la parole, se définit précisément de toujours rater ce qu’il vise. Ce n’est jamais ça. Le désir est mouvement, métonymie. Céder sur son désir, c’est préférer à ce mouvement insatiable, ce moto perpetuo, le statique de l’éprouvé, figure du plein, complet, enfin trouvé. En un mot, céder sur son désir, c’est manquer à la parole, dont nous sommes pourtant responsables. Et cette citation insiste sur le "déjà fait". C’est déjà trop tard.

La culpabilité recouvre une dimension originelle. Elle n’est pas liée à un évènement. Elle est un trait de structure de notre humaine condition. De nombreux mythes tentent de dire ce commencement sans origine d’une culpabilité qui a toujours déjà été là. L’Eden, Totem et Tabou…ces mythes font toujours de la culpabilité le lien fondateur d’une communauté. Et il y a bien une communauté des êtres parlants.

On rappellera que le sujet n’est jamais que représenté par un signifiant auprès d’un autre signifiant. Il n’existe que dans et par la parole, qui le noue au corps vibrant qui parle. Advenant par le langage dont il répond, il est par conséquent structurellement lié à une culpabilité qui le précède : nous avons toujours déjà failli à notre responsabilité dans la transmission de la parole, que nous avons toujours déjà pervertie et instrumentalisée en la figeant dans le filet des significations, qualités arrêtées et statiques du sens : les objets adéquats à nos désirs seraient accessibles et il ne faudrait rien céder à leur satisfaisante acquisition. Tel est le mirage que nous élaborons pour y croire. Car il ne s'agit pas là de nos désirs, qui sont en fait des envies, souhaits, caprices, compulsions, lubies...destinés à noyer la permance du désir lui-même, écho de l'incomplétude radicale qui fait condition à l'être parlant.


En suivant ce fil, on pourra rappeler que l’éthique de la psychanalyse, telle que Lacan la fait apparaître dans l'Ethique de la psychanalyse est celle du bien-dire. Pas un "dire le bien", ni une aptitude aux belles phrases mais un accès recouvré par le sujet à sa propre parole, un retour à sa propre parole, à son geste, à un style qui se découvre à mesure qu’il advient.

Celui qui soutient quelque chose de sa propre parole, celui-là a pris à son compte une part de la dette impayable, y a pris une part de responsabilité. Celui-là est en règle avec le Trésor.



Trop bien !


Le Surmoi freudien soufflait d’abord du côté de la restriction. "Ne jouis pas…ou pas trop…ou pas comme ça".

Lacan a montré combien cette injonction se renversait aussi (et depuis toujours) en son inverse "Jouis ! tout de suite et le plus possible".

Freud découvrit aussi que ce Surmoi n’était jamais aussi féroce que dans les circonstances les plus laxistes (faut-il souligner les occurrences actuelles qui l’illustrent ?…). Comme le montrait Max Weber, nous avons quitté le capitalisme puritain, celui d’une jouissance domestique se satisfaisant de l’empilement de possessions (accumulation marxienne) pour un capitalisme déboutonné, public, démonstratif de ses jouissances. Or, le Surmoi, ressort du sentiment de culpabilité, est insatiable : plus on obéit, plus il ordonne, hypertrophiant l’ego à mesure qu’il le martyrise d’intensité, à coup d’en-moins par-ci, d’en plus par-là. Le sujet contemporain ("postmoderne") est soumis à un surmoi social d’une violence inouie qui le somme à l’intensité plus encore que la veille, plus encore que le voisin. La jouissance et l’auto-satisfaction publique sont devenues étendard de "personnalité". Notre époque magnifie l’individu qui ne doit rien à personne, s’est "construit tout seul" au point de s’auto-nommer, consistant, "maitre de lui-même" et "conscient de ses faiblesses". L’absurdité de "l’individualisme de masse" conduit ainsi des sujets abrutis d’eux-maimes à "être soi", saturés d’une intensité consommable et consumante, en ayant tous recours aux mêmes objets de satisfaction identitaire. Une identité pour tous dont il faut saluer la franche réussite : des identités parfaitement identiques.

Peut-on meilleure illustration du Soi étouffoir du sujet. (Oui, l'egospychology, flanquée de jungisme, s'est à ce point éloignée de Freud. Et ces descendants comportementalistes continuent de creuser cette vertigineuse mise en abîme....)

Bref, qu’il s’agisse de restreindre ou de prescrire les jouissances et leurs modalités, on voit que la culpabilité repose sur la proximité d’un Bien. Lacan a mis en évidence le retournement décisif opéré par Freud, qui révéla l'attache de la culpabilité à un Bien inter-dit. Elle n’apparaît pas à l’approche d’un Mal et de son éventuel cortège moral, mais à l'approche d'un Bien qui, sans devenir un Mal pour autant, ne doit être ni conquis ni convoité. Se dresse une analogie avec Paul, pour qui le véritable pêcheur n’est pas celui qui est injuste, mais celui qui se croit juste en prétend ant remédier à notre déséquilibre, à notre division, cette non-concordance avec nous-même. Ce qui rendrait coupable ne serait pas la discordance, impuissante à se résoudre, mais l'ambition d’une concordance recouvrée.

Ce Bien suprême est l'horizon inaccessible du désir. Il est mythique. Il ne peut pas s'éprouver. Sa proximité ne laisserait aucune chance au sujet, sujet de la parole et du désir, alors désintégré par une intensité sensible insoutenable. Ce bien nous est structurellement inter-dit. Le désir le convoite alors qu'il ne l'a jamais connu et qu'il ne pourra jamais le rejoindre. La culpabilité nourrit avec ce Bien une relation complexe, étrange, énigmatique. Ce Bien l'enchaine au désir. Elle y est donc enchaînée au nom d'un Bien qu'il n'y a jamais eu et qu'il ne peut pas y avoir...



Ca fait beaucoup, tout ça...


Responsabilité non choisie, dette impayable, culpabilité attachée à un Bien mythique....Que de paradoxes !

Nous pensons que les mythes peuvent nous fournir les chiffres de leurs solutions. Mais ils ne sont pas là pour ça. Les mythes viennent certes animer ces écarts insurmontables, absences d'origine, trous dans la logique, mais ils ne les expliquent pas. Ils ne le peuvent pas. Ils tournent autour de ce Réel, cet impossible à dire, cet écart dont mille figures nous font horreur. Ils cernent un trou dont le rien demeure.


Et au rien qui fait noyau à la culpabilité, nous voulons trouver un habillage acceptable....


Le "sentiment" de culpabilité, ou le Grand Drapé imaginaire


Revenons alors à notre petite expression. La chance y sonne aussi du côté de la gratitude (so grateful…et son colossal malentendu qui, conjoignant grâce et mérite, fait abusivement de l’une l’envers de l’autre). La chance, ainsi dégoulinante de reconnaissance, ouvre le tiroir du sentiment de culpabilité, cette forme imaginaire de culpabilité dont nous faisons usage pour masquer le paradoxe insoluble de notre culpabilité véritable. Nous la recouvrons d’un "sentiment" de culpabilité aux potentiels plus satisfaisants, pourvoyeurs d’intensité, modulables, cosmétiques. Fond de commerce de certaines thérapies, le sentiment de culpabilité offre la promesse d’une possible rédemption…c’est à dire de ne pas être désaimé. Mais seule la parole recouvrée redime...au prix certes d'une certaine solitude, condition de la rencontre.

Pour étayer notre sentiment de culpabilité, nous nourrissons le fantasme de dettes imaginaires qui donnent sens à la dette symbolique qui, elle, n'en a pas. Nous comblons ce hors-sens de récits et intentions, donnons consistance à mille sacrifices quotidiens qui viennent remplir un Tonneau des Danaïdes toujours disponible à les honorer. Se sentir coupable, c'est croire que nous pouvons payer la dette en la remplaçant par les mille dettes imaginaires et renouvelables qui nous font exister.

Se sentir coupable, c’est nourrir l’espoir que nous avons encore une prise directe avec le monde, que les mots et les choses se correspondent, que nous pourrions nous dire nous-même, nous saisir, nous définir. C'est entretenir l’illusion de pourvoir encore être coupable de quelque chose alors même que nous sommes déjà coupés de nous-mêmes par le langage... dont nous ne voulons pas être les héritiers responsables.

Nous "sentir coupable", c'est nous cacher à notre responsabilité. Celle que nous n'avons pas choisie.


Tout cela fait beaucoup, oui.

Nous héritons une dette que nous n'avons pas contractée, qui nous fait sujet de la parole, parole qui nous institue sujet du désir, désir dont, par conséquent, nous ne choisissons pas les coordonnées alors que nous devons en répondre..... .


Au centre de ces paradoxes, un noyau vide. Le Réel.

Et c'en est trop pour Moi. Autant se se ntir illusoirement coupable de ne pas parvenir à ce point de responsabilité insensée. C'est, en apparence, moins coûteux et plus satisfaisant.


Le sentiment de culpabilité est l'un des rejetons de notre narcissisme.

Il ne l’entame pas, iI est à son service.


Il se tourne aussi vers une petite morale, autre visage de l’instance toute-puissante qui distribuerait la chance. L'expérience analytique montre que le sujet s’en remet à la morale pour échapper à sa propre position éthique, au pas (ethos) sans retour qu’il fait devant lui, à l’acte qu’il pose, sa parole et ses conséquences.



Passion de l'ignorance


Nous ne sommes donc débiteur de personne mais du lieu du langage lui-même, et, au delà, de ce qui nous fait parler. Autrement dit, nous sommes en dette de notre humanité… ce dont nous ne voulons rien savoir. Pour faire néanmoins acte de remboursement, et donner consistance à une instance qui en prendrait acte, nous avons recours à des dettes imaginaires, des ersatz de dettes, toujours renouvelés, travail satisfaisant car infini…nous versons aux comptes de scénarios divers et variés qui, eux aussi, habillent l’innommable de cette dette impayable. Car à cette solitude, nous préférons l’éprouvé passif de sacrifices redevables, attendant encore de son intensité qu’elle nous comble et occulte les paradoxes qui nous font horreur. Nous voulons ne pas le savoir et nous préférons la passivité de cette ignorance. Elle nous passive. Nous en avons la passion.

C’est elle, la passion qui git secrètement au creux du "métier-passion". La passion de l'ignorance. L'une des trois passions identifiées par Lacan aux côtés de l'amour et de la haine. Ce "je ne veux pas le savoir'.


Conclure pour le moment

Un métier ne s’accommode ni d’une passion ni d’une chance. Dans le pire des cas, cette association souligne l’incongruité d’un loisir rémunéré, fable à laquelle aucun artiste ne croit bien que cette expression la raconte à son insu. Dans le meilleur des cas, elle traduit la position d’un sujet honteux, passivement soumis à son éprouvé, ne voulant pas savoir que son désir l’engage dans les agencements de circonstances qu’il a su lire - ce que nous appelons pudiquement opportunités ou coups du sort. On se sentira alors coupable...ou victime.

"J'ai la chance de" trahit l’éprouvé statique d’un sujet ferré dans le discours qui l'agit. : mal à l’aise de son désir, il ne veut pas savoir qu’il est responsable de sa position, fût-elle favorable, toujours déjà séparé d’une parfaite et mythique adéquation. L’assomption de cette coupure s’appelait dans la Grèce antique virilité. Elle opérait pour les deux sexes. Elle s’opposait, et aujourd’hui encore, à la puérilité. C’est à l'aulne de cette confusion (notamment) que les pratiques artistiques sont rangées du côté du loisir et du divertissement.

Dans un (épisode) article précédent est apparue l’analogie de structure de la parole et du geste artistique. Se dresse dans son sillage leur analogie de responsabilité.


Aussi, la prochaine fois, à la place de


"Je suis contrebassiste. J’ai la chance de faire ce métier. C'est un métier-passion"


entendra-t-on peut-être


"Je suis contrebassiste. C'est mon métier. J'ai cette responsabilité "


Merci pour votre intérêt !

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